Cendriers connectés et gamification : une nouvelle voie pour aider les jeunes à arrêter de fumer ?

Et si un simple geste du quotidien – jeter son mégot – devenait un point de départ vers l’arrêt du tabac ? C’est le pari de Smokwit, une intervention innovante qui combine objets connectés et gamification pour toucher les jeunes fumeurs là où ils sont, au moment où ils fument.

Développée et testée par la Haute école de gestion Arc en collaboration avec l’Université de Neuchâtel, cette approche explore une nouvelle manière d’amorcer le sevrage tabagique chez des jeunes qui, bien souvent, ne pensent pas encore à arrêter.

Cet article s’appuie sur une étude scientifique publiée dans la revue JMIR Human Factors. Une version complète et détaillée des résultats est disponible dans l’article original : https://humanfactors.jmir.org/2025/1/e72749

Pourquoi les jeunes fumeurs restent difficiles à atteindre

Les jeunes fumeurs représentent aujourd’hui un public particulièrement complexe à mobiliser dans le domaine de la prévention du tabagisme. Malgré de nombreuses initiatives et campagnes développées ces dernières années, il reste parfois difficile de susciter une réflexion durable auprès d’un public qui ne se projette pas encore nécessairement dans les conséquences à long terme du tabagisme. Dans ce contexte, les approches complémentaires, interactives et intégrées aux usages quotidiens suscitent un intérêt croissant. Le défi n’est pas seulement d’informer, mais de susciter une première réflexion sans imposer une démarche contraignante. Les outils numériques peuvent jouer un rôle clé, à condition de ne pas exiger un effort initial trop important, comme télécharger une application ou s’inscrire à un programme. C’est précisément sur ce point que Smokwit apporte une réponse originale.

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Figure 1. Illustration représentant l’intervention Smokwit.

Smokwit : intervenir au bon moment, au bon endroit

Smokwit s'appuie sur le modèle transthéorique du changement (Prochaska et. al. 1993) pour faire passer les fumeurs de la précontemplation (aucune intention d'arrêter) à la contemplation (intention dans les 6 prochains mois). L'intervention se déploie en deux phases orchestrées via des cendriers connectés installés dans les zones fumeurs de des campus universitaires.

Ces cendriers ne sont pas de simples réceptacles : ils intègrent un écran, deux compartiments de collecte et des capteurs permettant d’enregistrer les mégots déposés. L’interface affiche des questions qui évoluent automatiquement au fil du temps, renouvelant ainsi régulièrement l’interaction et maintenant l’intérêt des utilisateurs.

Dans un premier temps, le dispositif pose des questions directement liées au contexte de consommation, par exemple sur le stress, les moments de satisfaction ou la dimension sociale de la cigarette. Les utilisateurs répondent simplement en déposant leur mégot dans une fente correspondante. Ce geste, déjà habituel, devient ainsi une interaction ludique et quasi instantanée, sans inscription ni contrainte.

Dans un second temps, les réponses sont agrégées et restituées sur l’écran du cendrier sous forme de résultats visibles par tous. Les fumeurs découvrent ainsi des informations sur les habitudes collectives du campus, ce qui crée un effet miroir. Chacun peut alors situer son propre comportement par rapport à celui des autres et amorcer une réflexion personnelle.

Un QR code permet d’aller plus loin en accédant à l’application Smokwit, qui propose des statistiques détaillées, du contenu informatif, ainsi que des ressources de coaching et un espace communautaire. L’ensemble du dispositif crée ainsi un continuum entre interaction physique et accompagnement numérique.

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Figure 2. Cendrier connecté Smokwit.

Pourquoi ça fonctionne : jeu, miroir social et échanges

L’un des apports majeurs de cette approche réside dans les interactions qu’elle génère. Les participants ne se limitent pas à répondre aux questions : ils discutent spontanément des résultats affichés, comparent leurs habitudes et partagent leurs expériences. Ce type d’échanges entre pairs est reconnu comme un levier important dans les démarches de sevrage, notamment en renforçant le soutien social et la motivation au changement (Verbiest et al., 2017). Ce phénomène s’explique par la combinaison de plusieurs mécanismes. L’aspect ludique de l’interaction attire l’attention et favorise la participation (Fogg, 2009). Le retour collectif agit comme un miroir social qui encourage la prise de conscience (Prochaska et al., 1993). Enfin, les échanges entre pairs renforcent le sentiment de communauté et rendent la réflexion plus concrète (Zhang, 2008). Les experts en sevrage tabagique interrogés dans l’étude soulignent le caractère particulièrement intéressant de cette approche. Elle s’inscrit dans le quotidien des fumeurs sans les contraindre et évite les discours moralisateurs souvent associés aux campagnes de prévention.

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Figure 3. L'application mobile Smokwit, qui permet de consulter des ressources d'auto-assistance, une carte indiquant les cendriers connectés et un exemple de discussion en ligne liée à une question de sondage.

Des effets mesurables, même à court terme

L’étude, menée sous forme de quasi-expérimentation avec un groupe test et un groupe contrôle, met en évidence des résultats encourageants. Les participants exposés au dispositif montrent une progression de leur disposition à envisager l’arrêt du tabac. Au-delà des chiffres, les résultats qualitatifs sont particulièrement révélateurs. Les participants évoquent une meilleure prise de conscience de leurs habitudes, un sentiment renforcé d’appartenance à un groupe et une perception globalement positive du dispositif. Celui-ci est jugé moins intrusif et plus engageant que les approches traditionnelles.

Perspectives concrètes pour les professionnels de la prévention

Smokwit ouvre des perspectives concrètes pour les professionnels de la prévention. En s’installant dans des lieux fréquentés par les jeunes, comme les campus, les espaces publics ou certains événements, ce type de dispositif permet d’atteindre des publics souvent difficiles à mobiliser. L’intérêt réside dans la complémentarité entre l’objet physique et le numérique. Le cendrier capte l’attention et amorce la réflexion, tandis que l’application prolonge l’expérience en proposant des ressources adaptées. L’ensemble crée un parcours progressif, qui s’ajuste au niveau de motivation de chacun.

Cette approche montre qu’il est possible de repenser la prévention en partant du terrain et des usages réels. Plutôt que de demander aux fumeurs de faire un premier pas, Smokwit s’insère dans leur quotidien et transforme un geste banal en opportunité de réflexion. En combinant technologie, interaction sociale et mécanismes ludiques, ce type d’intervention pourrait constituer un levier prometteur pour accompagner les jeunes vers un changement de comportement.

Les auteurs restent ouverts à échanger avec des organisations, institutions ou professionnels intéressés par le développement ou l’expérimentation de ce type de dispositif dans des contextes de prévention réels. Pour toute question ou prise de contact : alessio.desanto@he-arc.ch

Fogg, B. J. (2009). A behavior model for persuasive design. In Proceedings of the 4th international Conference on Persuasive Technology (pp. 1-7).

Prochaska, J. O., DiClemente, C. C., & Norcross, J. C. (1993). In search of how people change: Applications to addictive behaviors. Journal of Addictions Nursing, 5(1), 2-16.

Verbiest, M., Brakema, E., Van Der Kleij, R., Sheals, K., Allistone, G., Williams, S., ... & Chavannes, N. (2017). National guidelines for smoking cessation in primary care: a literature review and evidence analysis. NPJ primary care respiratory medicine, 27(1), 2.

Zhang, P. (2008). Technical opinion Motivational affordances: reasons for ICT design and use. Communications of the ACM, 51(11), 145-147.

WHO (2019). Aide-mémoire sur le tabagisme.

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